Happiness is a warm gun

« Happiness is a Warm Gun » par BERNARD GENSANE

Il y a un peu plus de cinquante ans, les Beatles sortaient le single “Love Me Do/PS I Love You ”. J’avais quatorze ans, je ne m’en suis pas trop aperçu. J’ai rattrapé le wagon un peu plus tard avec “ From Me To You ”. À ma grande honte, j’ai connu la version mignonette de Claude François avant l’originale.
Pendant ce demi-siècle, les Beatles ne m’ont jamais lâché. J’ai appris l’anglais, en partie, dans leurs chansons, ainsi que dans celles de Bob Dylan. J’ai beaucoup écrit sur eux.
Quand je mourrai, on jouera des musiques autour de mon cercueil. Il y aura “ Hey Jude ”, l’une des dix chansons les plus fortes du XXe siècle.
Ca j’aurais pu l’écrire mais, c’est écrit par Bernard Gensane ainsi que l’article qui suit.

Le cas de « Happiness is a Warm Gun »

(« Happiness is a warm gun in your hand ». Réaction de Lennon à cette publicité : « I thought, what a fantastic, insane thing to say. A warm gun means you’ve just shot something. » « J’ai pensé, quelle folie incroyable de dire une chose pareille. Une arme à feu encore chaude veut dire que vous venez de tirer sur quelque chose. »)

Cette chanson est à ce point complexe, sa structure musicale tellement irrégulière qu’elle nécessita quatre-vingt-quinze prises. Elle commence comme une folk song en mineur (« She’s not a girl who misses much […] »), se poursuit sur le mode d’un blues éthéré (« I need a fix ’cause I’m going down »), puisse passe à un rythme de rock lent (« Mother Superior jump the gun »), avant de s’achever en majeur, John chantant « Happiness is a warm gun », accompagné par ses deux camarades qui, tels les Platters dans les années cinquante, le soutiennent avec des « Bang bang, shoot, shoot ». Le style Platters s’accommode de paroles surréalistes (« She’s well acquainted with the touch of the velvet hand like a lizard on a window pane » et d’une prise de position très nette sur la prolifération des armes à feu aux États-Unis (« Happiness is a warm gun »).
Lennon a trouvé le titre de sa chanson dans une affiche publicitaire pour la America’s National Rifle Association. A contrario, une phrase telle « A soap impression of his wife which he ate and donated to the National Trust » est du pur esprit Goon Show. Lennon détourna le slogan publicitaire en lui faisant faire un petit détour par la drogue et le sexe. Les initiés savaient que le « gun » en question était une seringue. La phrase « I need a fix ’cause I’m going down, down to the bits that I left uptown » était tellement explicite que la chanson fut interdite sur toutes les ondes. Accessoirement, le « gun » figurait l’attribut viril, en érection (« warm ») du chanteur. D’où le vers « Mother Superior jump the gun ». Mother Superior était le surnom que John donnait affectueusement à sa compagne Yoko Ono. Mais il pouvait aussi s’entendre — Lennon était décidément très en verve — comme le sexe de la femme : « Happiness is a warm gun/cunt ».
Une chanson aux paroles aussi ambiguës, aux images aussi décalées méritait bien cinq changements de clé en 2 minutes 43. En si peu de temps, le chanteur alternait déprime, ironie, désespoir, angoisse et espoir. En alliant certains maniérismes du rock innocent des années cinquante à une critique féroce de la violence de la société américaine, Lennon se moquait de la légèreté de la musique populaire de la décennie précédente et jetait un regard ironique sur les chansons à message de la deuxième moitié des années soixante. Mais on peut se demander si la forme ne l’emportait pas sur le fond, si le message ultime de la chanson n’était pas que la fragmentation est inhérente au monde, donc aux discours, en d’autres termes qu’une vision cohérente, englobante de la société est utopique.

Référence électronique

Bernard Gensane, « Pourquoi le « Disque Blanc » des Beatles est-il Blanc ? », Les Cahiers du MIMMOC [En ligne], 1 | 2006, mis en ligne le 15 février 2006, consulté le 23 février 2018. URL : http://journals.openedition.org/mimmoc/196 ; DOI : 10.4000/mimmoc.196

Christian Loverde
http://www.loverde.net

1 commentaire sur “Happiness is a warm gun”

  1. Je me souviens avoir acheté cet album lors de sa sortie en Espagne à la belle époque du dictateur Franco. Donc je me suis retrouvé avec un album sans les paroles, au cas où la lecture des paroles de Revolution one ou 9 aurait donné des idées. Chansons qui a valu bien des reproches des gauches de l’époque pour son manque d’engagement, le message était, en gros « nous ne voulons pas de révolution si elle s’accompagne de violence!
    But when you talk about destruction
    Dont you know that you can count me out

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