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L’aiguille, Karel Čapek

L’aiguille, Karel Čapek

Une concierge, une certaine Mme Maška, avait acheté des petits pains dans l’épicerie du coin de la rue, et comme elle mâchonnait l’un d’entre eux, quelque chose l’avait tout à coup piquée au palais ; elle avait alors mis la main dans sa bouche et en avait retiré une aiguille. Il lui avait fallu un petit moment avant de prendre peur : “Seigneur Dieu, j’aurais pu avaler cette aiguille et elle m’aurait transpercé l’estomac ! C’est une question de vie ou de mort, je ne peux pas laisser passer ça ! Il faut trouver le scélérat qui a planté cette aiguille dans le petit pain.” Elle était donc allée porter l’aiguille et le petit pain entamé à la police.

La police a interrogé l’épicier, elle a interrogé le boulanger qui avait confectionné les petits pains, mais bien entendu, chacun prétendait tout ignorer de cette aiguille. Les forces de l’ordre ont alors transmis l’affaire à la justice, puisqu’il s’agissait, pour tout dire, d’un dommage corporel léger.

Le juge d’instruction, un fonctionnaire consciencieux et méticuleux, a de nouveau interrogé l’épicier et le boulanger ; tous deux ont juré leurs grands dieux que l’aiguille n’avait pu être introduite dans le petit pain chez l’un ou l’autre d’entre eux.

Le juge d’instruction est allé inspecter l’épicerie et fut convaincu qu’il n’y avait pas d’aiguilles dans le magasin. Puis il est allé surveiller la fabrication des petits pains chez le boulanger ; il a passé la nuit dans la boulangerie à regarder comment on prépare la pâte, comment on la laisse lever, comment on chauffe le four et façonne les petits pains avant de les mettre à cuire et à dorer. Il a ainsi pu vérifier par lui-même qu’on n’utilisait pas d’aiguilles.

Vous n’imaginez même pas comme c’est beau de faire des petits pains, et plus encore des gros pains. Mon défunt grand-père avait une boulangerie, alors je m’y connais. Pour tout vous dire, il y a deux ou trois secrets majeurs pour la fabrication du pain, qui sont presque sacrés.
• Le premier, c’est la préparation du levain ; on le laisse fermenter dans le pétrin et sous le couvercle se déroule une mystérieuse transformation : il faut attendre que la farine et l’eau lèvent.
• Ensuite, on fait la pâte et on la mélange avec une pale : on dirait une espèce de danse sacrée.
• Puis on couvre le tout avec un linge et on laisse monter la pâte ; voilà la deuxième mystérieuse transformation ; la pâte se soulève majestueusement et gonfle, mais il est interdit de céder à la curiosité et de jeter un œil sous le tissu – je vous le dis, c’est beau et étrange comme une grossesse. J’ai toujours eu le sentiment que le pétrin avait quelque chose de féminin.
• Et le « troisième mystère, c’est la cuisson, ce qu’il advient de cette pâte molle et blanche dans le four. Seigneur Dieu, quand on sort une miche croustillante et dorée, son parfum est plus divin que celui d’un bébé, c’est une telle merveille – je me dis qu’on devrait faire tinter une clochette dans les boulangeries au moment de ces trois transmutations, comme on le fait à l’église au moment de l’élévation.

Mais voici où je voulais en venir : le juge d’instruction ne savait plus à quel saint se vouer ; pourtant il refusait de laisser tomber l’affaire, ce n’était pas son style. Il a alors pris l’aiguille et l’a envoyée à l’institut de Chimie, pour déterminer si elle se trouvait dans le petit pain avant la cuisson ou si elle y avait été introduite par la suite ; il faut en effet signaler que le juge avait une grande foi dans l’expertise scientifique.
À l’époque, il y avait à l’institut de Chimie un certain professeur Uher, un homme très savant et très moustachu. Lorsqu’il reçut l’aiguille, il se mit à jurer terriblement contre ces tribunaux qui lui demandaient sans cesse n’importe quoi ; ne lui avaient-ils pas envoyé l’autre jour des entrailles dans un « tel état de décomposition que même le médecin légiste en chef chargé de l’autopsie n’avait pu le supporter ?
Et en quoi cette histoire d’aiguille concernait-elle l’institut de Chimie ? Mais allez savoir pourquoi, il a ensuite changé d’avis car cela a commencé à l’intéresser, comprenez-vous, d’un point de vue scientifique. Il s’est demandé s’il était possible que les aiguilles subissent certaines transformations au contact de la pâte et durant la cuisson. La fermentation puis la cuisson pouvaient faire naître certains acides susceptibles d’attaquer ou de corroder un peu la surface de l’aiguille, qui seraient perceptibles au microscope. Il se mit donc au travail.

Il commença par acheter plusieurs centaines d’aiguilles, les unes parfaitement propres, d’autres au contraire plus ou moins rouillées, puis il se mit à fabriquer des petits pains à l’institut de Chimie.
• Pour la première expérience, il plaça les aiguilles directement dans le levain pour savoir comment elles étaient affectées par le processus de fermentation.
• Pour la deuxième, il les introduisit dans la pâte qui venait d’être pétrie.
• Pour la troisième, dans la pâte pendant la levée.
• Pour la quatrième, dans la pâte levée.
• Ensuite, juste avant l’enfournage.
• Puis pendant la cuisson.
• Enfin dans les petits pains juste sortis du four.

Il refit ensuite la totalité des expériences une deuxième fois, à titre de contrôle.
Bref, pendant une quinzaine de jours on ne confectionna à l’institut de Chimie que des petits pains avec des aiguilles. Le professeur, le maître de conférences, quatre assistants et le factotum les pétrissaient, les façonnaient, les faisaient cuire et les sortaient du four, avant d’examiner les différentes aiguilles au microscope et de comparer leurs résultats. Cela leur demanda une autre semaine de travail, mais ils finirent par déterminer sans l’ombre d’un doute que l’aiguille en question avait été introduite dans le petit pain une fois cuit, car son aspect au microscope correspondait exactement aux aiguilles expérimentales fourrées dans les petits pains après la cuisson.

Sur la base de cette découverte, le juge d’instruction conclut que l’aiguille avait certainement été glissée dans le petit pain soit chez l’épicier, soit durant le trajet entre les deux commerces. Le boulanger se souvint alors que, bon sang, il avait congédié ce jour-là l’apprenti qui livrait les petits pains dans un panier.

Ils ont donc convoqué le gamin, qui a avoué qu’il avait introduit l’aiguille dans le petit pain parce qu’il voulait se venger de son patron. Comme il était mineur, il n’a reçu qu’un avertissement, mais le boulanger eut une amende de cinquante couronnes avec sursis parce qu’il était responsable des actions commises par son personnel. Voilà donc un exemple de justice rigoureuse et méticuleuse.

L’histoire ne s’arrête pas là. J’ignore pourquoi nous, les hommes, nous sommes si terriblement ambitieux, ou têtus, ou que sais-je encore. Bref, lorsqu’ils se sont mis à fabriquer ces petits pains expérimentaux à l’institut de Chimie, les scientifiques ont décidé qu’ils devaient s’appliquer pour les faire comme il fallait. Au début, leurs petits pains étaient quelconques, plats et peu avenants ; mais plus l’équipe en a fabriqué, meilleurs ils sont devenus. Ensuite ils y ont ajouté des graines de pavot, du sel, du cumin et ils les façonnaient si joliment que c’était un plaisir pour les yeux.

Ces savants de l’institut de Chimie ont fini par se vanter de faire les meilleurs petits pains de Prague, les plus croustillants et les plus dorés.

Čapek, Karel. « Contes d’une poche et d’une autre poche. »

 

http://bit.ly/ChristianLoverde

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