{"id":1859,"date":"2017-11-15T11:02:15","date_gmt":"2017-11-15T10:02:15","guid":{"rendered":"http:\/\/humm.loverde.fr\/?p=1859"},"modified":"2019-08-09T07:47:42","modified_gmt":"2019-08-09T06:47:42","slug":"lhomme-sature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/humm.loverde.fr\/?p=1859","title":{"rendered":"Une nouvelle de science fiction: L&rsquo;homme satur\u00e9"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p>Pour changer, une petite nouvelle de science fiction qui m&rsquo;a vraiment plu et laiss\u00e9 un souvenir qui fait que j&rsquo;ai eu envie de partager?<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"1860\" data-permalink=\"https:\/\/humm.loverde.fr\/?attachment_id=1860\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard1.jpg?fit=500%2C300&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"500,300\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"J.G.Ballard1\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard1.jpg?fit=500%2C300&amp;ssl=1\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1860\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard1.jpg?resize=500%2C300&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p>Lentement, Faulkner devenait fou.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le breakfast il attendit impatiemment dans le petit salon tandis que sa femme mettait de l\u2019ordre dans la cuisine. D\u2019ici deux ou trois minutes elle serait partie, mais chaque matin, sans savoir pourquoi, il trouvait cette br\u00e8ve attente presque intol\u00e9rable. Tout en baissant les jalousies et en installant sur la v\u00e9randa le fauteuil \u00e0 dossier inclinable, il \u00e9coutait Julia s\u2019affairer avec comp\u00e9tence. En une seule s\u00e9rie de gestes pr\u00e9cis, elle entassa les tasses et les soucoupes dans la machine \u00e0 laver la vaisselle, glissa dans l\u2019autocuiseur le r\u00f4ti \u00e0 la cocotte destin\u00e9 au repas du soir en r\u00e9glant le d\u00e9clencheur automatique, ferma le conditionneur d\u2019air et le chauffe-eau \u00e9lectrique, lib\u00e9ra, \u00e0 l\u2019intention du camion-citerne qui passerait dans l\u2019apr\u00e8s-midi, l\u2019entr\u00e9e des tuyaux alimentant le r\u00e9servoir \u00e0 mazout et actionna l\u2019ouverture de la porte du garage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Faulkner suivit cette s\u00e9quence avec admiration, en d\u00e9nombrant ses phases successives \u00e0 mesure que cliquetaient les boutons de commande.<\/p>\n<p>Tu devrais \u00eatre dans un B-52, pensa-t-il, ou dans la chambre de contr\u00f4le d\u2019une usine p\u00e9trochimique. En fait Julia travaillait \u00e0 la clinique dans le service du personnel\u00a0; elle y passait sans nul doute la journ\u00e9e dans le m\u00eame tourbillon d\u2019efficacit\u00e9, en appuyant sur des boutons marqu\u00e9s \u00ab\u00a0Jones\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Smith\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Brown\u00a0\u00bb, en aiguillant les parapl\u00e9giques vers la gauche, les parano\u00efaques vers la droite.<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"1861\" data-permalink=\"https:\/\/humm.loverde.fr\/?attachment_id=1861\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard2.jpg?fit=203%2C300&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"203,300\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"J.G.Ballard2\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard2.jpg?fit=203%2C300&amp;ssl=1\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1861\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard2.jpg?resize=203%2C300&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"203\" height=\"300\" \/><br \/>\nElle entra dans le petit salon et vint vers lui, tir\u00e9e \u00e0 quatre \u00e9pingles dans le style femme d\u2019affaires, en tailleur noir et corsage blanc.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tu ne vas pas \u00e0 l\u2019\u00c9cole aujourd\u2019hui\u00a0? demanda-t-elle.<\/p>\n<p>Faulkner secoua la t\u00eate en jouant de la main avec des papiers pos\u00e9s sur le bureau\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Non, je suis toujours en p\u00e9riode de m\u00e9ditation cr\u00e9atrice. Pour cette semaine encore. Le professeur Harman a pens\u00e9 que j\u2019avais donn\u00e9 trop de cours et que j\u2019\u00e9tais fatigu\u00e9.<\/p>\n<p>Elle hocha la t\u00eate en le regardant d\u2019un air dubitatif. Depuis trois semaines maintenant il tra\u00eenassait \u00e0 la maison, somnolait sur la v\u00e9randa, et elle commen\u00e7ait \u00e0 avoir des soup\u00e7ons. T\u00f4t ou tard, Faulkner s\u2019en rendait compte, elle d\u00e9couvrirait la v\u00e9rit\u00e9, mais \u00e0 ce moment-l\u00e0 il esp\u00e9rait \u00eatre hors d\u2019atteinte. Il aurait aim\u00e9 pouvoir lui parler franchement, lui dire que depuis deux mois il avait d\u00e9missionn\u00e9 de son poste de ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u00c9cole du commerce et n\u2019avait aucune intention de le reprendre. Elle aurait une surprise de taille en s\u2019apercevant que le dernier ch\u00e8que qu\u2019il avait touch\u00e9 \u00e9tait presque enti\u00e8rement d\u00e9pens\u00e9, et qu\u2019ils devraient peut-\u00eatre se contenter d\u2019une seule voiture. Qu\u2019elle travaille, pensa-t-il, de toute fa\u00e7on elle gagne plus que je ne gagnais.<\/p>\n<p>Avec un effort il lui adressa un sourire. Fiche le camp\u00a0! criait-il mentalement, mais elle continuait de r\u00f4der autour de lui avec ind\u00e9cision.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Et ton d\u00e9jeuner\u00a0? Il n\u2019y a pas de\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, coupa Faulkner vivement, avec un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la pendule. Depuis six mois je ne mange plus. Tu peux d\u00e9jeuner \u00e0 la clinique.<\/p>\n<p>Le simple fait de lui parler \u00e9tait devenu un effort. Il aurait voulu pouvoir communiquer avec elle par l\u2019interm\u00e9diaire de notes \u00e9crites\u00a0; il avait m\u00eame achet\u00e9 deux blocs \u00e0 cet effet. Mais jamais il ne s\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 lui sugg\u00e9rer franchement d\u2019utiliser le sien\u00a0; il se contentait pour sa part de lui laisser des messages, sous pr\u00e9texte qu\u2019il \u00e9tait si absorb\u00e9 intellectuellement que la parole d\u00e9rangeait le cours de ses pens\u00e9es.<\/p>\n<p>Chose curieuse, l\u2019id\u00e9e de la quitter ne lui \u00e9tait jamais vraiment venue. C\u2019\u00e9tait une issue qui n\u2019aurait rien prouv\u00e9. Et d\u2019ailleurs il avait un autre plan.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tu n\u2019auras besoin de rien\u00a0? demanda-t-elle en continuant de l\u2019observer avec attention.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Absolument pas, r\u00e9pondit-il en gardant le sourire\u00a0; c\u2019\u00e9tait aussi \u00e9prouvant qu\u2019une journ\u00e9e de travail.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle lui donna un baiser rapide et fonctionnel, comme le coup de bec automatique d\u2019une gigantesque machine \u00e0 capsuler les bouteilles. Il conserva son sourire jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle soit \u00e0 la porte.<\/p>\n<p>Puis elle disparut et le sourire s\u2019\u00e9teignit lentement\u00a0; il reprit sa respiration et se d\u00e9contracta progressivement, \u00e0 mesure que se lib\u00e9rait la tension accumul\u00e9e dans ses membres. Durant quelques minutes il se promena au hasard dans la maison vide, puis il regagna le petit salon, pr\u00eat \u00e0 entamer le travail s\u00e9rieux.<br \/>\nEn g\u00e9n\u00e9ral son programme habituel ne variait pas. D\u2019abord, il prit dans le tiroir central de son bureau un petit r\u00e9veille-matin, coupl\u00e9 avec une batterie munie d\u2019une courroie. Il s\u2019assit sur la v\u00e9randa, le r\u00e9veil plac\u00e9 sur une table pr\u00e8s de lui, il le remonta et r\u00e9gla sa sonnerie, puis attacha la courroie autour de son poignet tout en liant \u00e9galement celui-ci au bras du fauteuil, pour ne pas risquer de renverser le r\u00e9veil.<\/p>\n<p>Maintenant qu\u2019il \u00e9tait pr\u00eat, il s\u2019appuya au dossier et contempla la sc\u00e8ne qui s\u2019offrait \u00e0 son regard.<\/p>\n<p>Menninger Village\u00a0\u2013 ou le jeu de cubes, pour reprendre le sobriquet local\u00a0\u2013 avait \u00e9t\u00e9 \u00e9difi\u00e9 dix ans plus t\u00f4t, pour servir d\u2019ensemble d\u2019habitations aux membres du personnel qualifi\u00e9 de la clinique et \u00e0 leurs familles. Au total il y avait soixante b\u00e2timents, dont chacun, con\u00e7u selon une r\u00e8gle architectonique donn\u00e9e, gardait son identit\u00e9 interne tout en se fondant dans l\u2019unit\u00e9 organique du groupe.\u00a0Face \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de concentrer, sur une surface de moins de deux hectares, un grand nombre de maisons de petite taille, les architectes avaient eu un double souci\u00a0: d\u2019abord \u00e9viter la collection de clapiers uniformes, comme dans la plupart des grands ensembles\u00a0; ensuite pourvoir un \u00e9tablissement psychiatrique majeur d\u2019une r\u00e9alisation hors s\u00e9rie, qui servirait de mod\u00e8le aux r\u00e9sidences de l\u2019avenir.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, comme tout le monde avait pu s\u2019en rendre compte, habiter le jeu de cubes \u00e9tait un enfer sur terre. Les architectes avaient utilis\u00e9 le syst\u00e8me d\u00e9nomm\u00e9 \u00ab\u00a0psycho-modulaire\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 selon lequel, \u00e0 la base, tout est construit en forme de L\u00a0\u2013 ce qui entra\u00eenait un chevauchement g\u00e9n\u00e9ral de tous les niveaux\u00a0; l\u2019ensemble tout entier \u00e9tait un assemblage de surfaces de verre, de rectangles blancs et de courbes, excitant au premier coup d\u2019\u0153il avec son c\u00f4t\u00e9 abstrait (le magazine Life avait consacr\u00e9 un cahier photographique sp\u00e9cial \u00e0 la \u00ab\u00a0nouvelle tendance dans l\u2019art de vivre\u00a0\u00bb que sugg\u00e9rait le Village), mais informe et visuellement \u00e9puisant pour les gens qui y logeaient. Beaucoup de membres de la clinique n\u2019avaient pas tard\u00e9 \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager, et l\u2019acc\u00e8s du Village \u00e9tait maintenant ouvert \u00e0 tous ceux qui se laissaient persuader de s\u2019y installer.<\/p>\n<p>En regardant de la v\u00e9randa, Faulkner isolait du magma de formes g\u00e9om\u00e9triques les huit maisons qu\u2019il pouvait voir distinctement sans avoir \u00e0 bouger la t\u00eate. \u00c0 sa gauche, contigu\u00eb \u00e0 la sienne, celle des Penzil, et celle des McPherson \u00e0 sa droite\u00a0; les six autres \u00e9taient en face de lui, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019une zone de jardins d\u00e9coup\u00e9e en labyrinthes abstraits que d\u00e9limitaient, \u00e0 hauteur de ceinture, des panneaux blancs, des angles de verre d\u00e9poli et des \u00e9crans form\u00e9s de lattes.<\/p>\n<p>Dans le jardin des Penzil se trouvait une collection de grands cubes alphab\u00e9tiques, hauts de plus d\u2019un demi-m\u00e8tre, avec lesquels jouaient leurs enfants. Souvent ils laissaient sur l\u2019herbe des messages destin\u00e9s \u00e0 Faulkner, parfois obsc\u00e8nes, d\u2019autres fois simplement gnomiques et obscurs. Celui de ce matin appartenait \u00e0 la seconde cat\u00e9gorie. Les mots \u00e9nonc\u00e9s par les cubes \u00e9taient\u00a0:<\/p>\n<p>STOP ET EN AVANT<\/p>\n<p>Tout en sp\u00e9culant sur la signification globale de cette formule, Faulkner laissa son esprit se d\u00e9tendre, le regard fix\u00e9 de fa\u00e7on vague sur les maisons. Les contours d\u00e9j\u00e0 obscurcis de celles-ci se mirent peu \u00e0 peu \u00e0 se confondre et \u00e0 s\u2019estomper, tandis que les longs balcons et les rampes que des arbres cachaient en partie devenaient des formes d\u00e9sincarn\u00e9es, pareilles \u00e0 de gigantesques imit\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques.<\/p>\n<p>Le souffle lent, Faulkner ferma son esprit et, sans aucun effort, il effa\u00e7a de sa perception l\u2019identit\u00e9 des maisons avoisinantes.<\/p>\n<p>Il avait maintenant sous les yeux un paysage cubiste, une collection de formes blanches dispos\u00e9es au hasard sur un arri\u00e8re-plan bleu, avec des taches vertes floues et poudreuses qui se balan\u00e7aient lentement d\u2019arri\u00e8re en avant. Il se demanda paresseusement ce que ces formes g\u00e9om\u00e9triques repr\u00e9sentaient exactement\u00a0\u2013 il savait qu\u2019elles avaient constitu\u00e9, quelques secondes avant, une partie famili\u00e8re et imm\u00e9diate de son existence quotidienne\u00a0\u2013 mais il avait beau les redisposer en esprit dans l\u2019espace ou tenter de les associer les unes aux autres, elles demeuraient de simples \u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019assemblage fortuit.<\/p>\n<p>Il y avait seulement trois semaines qu\u2019il s\u2019\u00e9tait d\u00e9couvert ce pouvoir. Un dimanche matin o\u00f9 il regardait d\u2019un \u0153il morne la t\u00e9l\u00e9vision dans le petit salon, il s\u2019\u00e9tait soudain\u00a0aper\u00e7u qu\u2019il avait si compl\u00e8tement accept\u00e9 et assimil\u00e9 la forme mat\u00e9rielle du coffre de plastique qu\u2019il n\u2019arrivait plus \u00e0 se rappeler sa fonction. Il lui avait fallu un effort mental consid\u00e9rable pour reprendre ses esprits et r\u00e9identifier le r\u00e9cepteur. Int\u00e9ress\u00e9 par le ph\u00e9nom\u00e8ne, il avait exp\u00e9riment\u00e9 son nouveau pouvoir sur d\u2019autres objets et d\u00e9couvert qu\u2019il r\u00e9ussissait tout particuli\u00e8rement avec ceux qui \u00e9taient charg\u00e9s d\u2019associations, comme les machines \u00e0 laver, les voitures et autres biens de consommation. D\u00e9barrass\u00e9s de leurs alluvions de slogans publicitaires et d\u2019imp\u00e9ratifs li\u00e9s au rang social, ils conservaient avec la r\u00e9alit\u00e9 un lien si t\u00e9nu qu\u2019il n\u2019avait pas grand mal \u00e0 les oblit\u00e9rer totalement.<\/p>\n<p>L\u2019effet \u00e9tait similaire \u00e0 celui de la mescaline et d\u2019autres hallucinog\u00e8nes, sous l\u2019influence desquels des accrocs dans un coussin deviennent aussi nets que des crat\u00e8res lunaires, et les plis d\u2019un rideau des ondulations dans les vagues de l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Au cours des semaines suivantes, Faulkner avait continu\u00e9 soigneusement ses exp\u00e9riences, en d\u00e9veloppant sa facult\u00e9 de mettre les objets hors circuit. Le processus fut lent, mais petit \u00e0 petit il parvint \u00e0 \u00e9liminer des groupes d\u2019objets de plus en plus vastes\u00a0: le mobilier de fabrication standard du petit salon, les gadgets rutilants de la cuisine, sa voiture dans le garage\u00a0\u2013 une fois d\u00e9sidentifi\u00e9e, elle avait ressembl\u00e9 dans la demi-lumi\u00e8re \u00e0 une \u00e9norme courgette, brillante et flasque\u00a0; il avait failli perdre la t\u00eate \u00e0 essayer de l\u2019identifier. \u00ab\u00a0Mais enfin, bon sang, qu\u2019est-ce que \u00e7a peut bien \u00eatre\u00a0? s\u2019\u00e9tait-il demand\u00e9 avec impuissance, tout en riant \u00e0 se tenir les c\u00f4tes. Et \u00e0 mesure que s\u2019am\u00e9liorait son pouvoir, il avait confus\u00e9ment entrevu une porte de sortie qui lui permettrait d\u2019\u00e9chapper au monde intol\u00e9rable dans lequel il vivait au Village.<\/p>\n<p>Il avait d\u00e9crit sa facult\u00e9 \u00e0 Ross Hendricks, qui habitait \u00e0 quelques maisons de l\u00e0\u00a0; il \u00e9tait aussi conf\u00e9rencier \u00e0 l\u2019\u00c9cole commerciale, et c\u2019\u00e9tait le seul ami intime de Faulkner.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Peut-\u00eatre qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 je sors du temps, avait dit Faulkner en r\u00e9fl\u00e9chissant. Une fois priv\u00e9e du sens du temps, la conscience a du mal \u00e0 visualiser. Je veux dire qu\u2019en \u00e9liminant le vecteur temps de l\u2019objet d\u00e9sidentifi\u00e9, on le lib\u00e8re de toutes ses associations cognitives de chaque jour. Ou alors il se peut que j\u2019aie trouv\u00e9 par hasard le moyen d\u2019inhiber les centres photo-associateurs qui servent normalement \u00e0 identifier les objets visuels, de m\u00eame qu\u2019on peut arriver \u00e0 \u00e9couter quelqu\u2019un parler votre langue de mani\u00e8re qu\u2019aucun des sons n\u2019ait le moindre sens. Tout le monde a un jour essay\u00e9 \u00e7a.<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"1862\" data-permalink=\"https:\/\/humm.loverde.fr\/?attachment_id=1862\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard3.jpg?fit=190%2C300&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"190,300\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"J.G.Ballard3\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard3.jpg?fit=190%2C300&amp;ssl=1\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1862\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard3.jpg?resize=190%2C300&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"190\" height=\"300\" \/><br \/>\nHendricks avait hoch\u00e9 la t\u00eate\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0D\u2019accord, mais n\u2019en fais pas une habitude. (Il observait Faulkner attentivement.) Tu ne peux pas te contenter de jeter un regard aveugle sur le monde. La relation entre le sujet et l\u2019objet n\u2019est pas aussi \u00e0 sens unique que le sugg\u00e8re le Cogito ergo sum de Descartes. \u00c0 quelque degr\u00e9 que tu amputes le monde ext\u00e9rieur, tu t\u2019amputes toi-m\u00eame d\u2019autant. Il me semble que ton vrai probl\u00e8me, c\u2019est d\u2019inverser le processus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais, malgr\u00e9 sa sympathie, Hendricks ne pouvait rien faire pour aider Faulkner. Et puis c\u2019\u00e9tait agr\u00e9able de voir le monde vierge \u00e0 nouveau, de d\u00e9ambuler au milieu d\u2019un panorama sans fin d\u2019images aux brillantes couleurs. Quelle importance s\u2019il n\u2019y avait l\u00e0 que des formes sans substance\u00a0?<\/p>\n<p>Un cliquetis aigu l\u2019\u00e9veilla brusquement. Il se redressa avec un sursaut et saisit le r\u00e9veil dont il avait r\u00e9gl\u00e9 la sonnerie sur 11\u00a0heures.<\/p>\n<p>Il n\u2019\u00e9tait que 10\u00a0h\u00a055. Le r\u00e9veil n\u2019avait donc pas encore sonn\u00e9, et il n\u2019avait pas non plus re\u00e7u de d\u00e9charge de la batterie. Pourtant le bruit qui l\u2019avait r\u00e9veill\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s net. Mais il y avait tant de robots et de servo-m\u00e9canismes alentour que \u00e7\u2019aurait pu \u00eatre n\u2019importe quoi.<\/p>\n<p>Une forme sombre se d\u00e9pla\u00e7a dans l\u2019\u00e9troite all\u00e9e qui s\u00e9parait sa maison de celle des Penzil. C\u2019\u00e9tait une voiture qui s\u2019arr\u00eata et dont descendit une jeune femme en blouse bleue. C\u2019\u00e9tait la belle-s\u0153ur de Penzil, une fille d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es qui demeurait chez eux depuis quelques mois. Elle s\u2019engagea sur le chemin de gravier qui menait \u00e0 la maison. Quand elle eut disparu, Faulkner se h\u00e2ta de d\u00e9tacher son poignet et se leva de son fauteuil. Ouvrant la porte de la v\u00e9randa, il descendit dans le jardin tout en jetant des regards par-dessus son \u00e9paule.<\/p>\n<p>La jeune fille, Louise (il ne lui avait jamais parl\u00e9), se rendait le matin \u00e0 des cours de sculpture et, \u00e0 son retour, prenait r\u00e9guli\u00e8rement une douche avant de monter sur le toit-terrasse pour un bain de soleil.<\/p>\n<p>Faulkner fl\u00e2na au fond du jardin, en jetant des cailloux dans le bassin et en feignant de redresser certaines poutrelles de la pergola. Puis il s\u2019aper\u00e7ut que Harvey, le fils des McPherson, \u00e2g\u00e9 de quinze ans, s\u2019approchait de lui par l\u2019autre jardin.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tu n\u2019es pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole\u00a0? demanda-t-il au jeune gar\u00e7on d\u00e9gingand\u00e9, qui avait un visage fut\u00e9 sous une tignasse brune.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je devrais, r\u00e9pondit Harvey avec tranquillit\u00e9. Mais j\u2019ai convaincu maman que j\u2019\u00e9tais surmen\u00e9, et Morrison\u2026 (c\u2019\u00e9tait son p\u00e8re) a dit que je cogitais trop. (Il haussa les \u00e9paules.) Ici on a tous les droits d\u2019\u00eatre malade.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Pour une fois je suis d\u2019accord avec toi, approuva Faulkner tout en d\u00e9tournant le regard pour surveiller la stalle r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la douche. Une forme rose y entra, r\u00e9gla le d\u00e9bit des robinets, et il y eut un bruit d\u2019eau qui giclait.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Dites-moi, Mr.\u00a0Faulkner, demanda Harvey, est-ce que vous vous rendez compte que, depuis la mort d\u2019Einstein en 1955, il n\u2019y a plus eu un seul g\u00e9nie sur Terre\u00a0? Depuis Michel-Ange, en passant par Shakespeare, Newton, Beethoven, Goethe, Darwin, Freud et Einstein, il y a toujours eu un g\u00e9nie en vie. Maintenant, c\u2019est la premi\u00e8re fois depuis cinq cents ans que nous sommes livr\u00e9s \u00e0 nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>Faulkner fit un signe d\u2019assentiment, les yeux occup\u00e9s ailleurs.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je sais, dit-il. Moi aussi je me sens tr\u00e8s seul quand j\u2019y pense.<\/p>\n<p>Quand la douche fut achev\u00e9e, il marmonna quelque chose pour prendre cong\u00e9 de Harvey et il revint d\u2019un pas nonchalant jusqu\u2019\u00e0 la v\u00e9randa o\u00f9 il reprit sa position dans le fauteuil, la connexion de la batterie assujettie \u00e0 son poignet.<\/p>\n<p>M\u00e9thodiquement, objet par objet, il se mit \u00e0 d\u00e9brancher le monde environnant. Les maisons d\u2019en face furent les premi\u00e8res \u00e0 dispara\u00eetre. Les masses blanches des toits et les balcons se r\u00e9solurent rapidement en rectangles plats, les lignes des fen\u00eatres en petits carr\u00e9s de couleur pareils aux taches dans une toile de Mondrian. Le ciel \u00e9tait une \u00e9tendue bleue parfaitement neutre. Au loin un avion se d\u00e9pla\u00e7ait dans un bruit de moteurs. Faulkner refoula soigneusement l\u2019identit\u00e9 de son image, puis il regarda l\u2019\u00e9troite fl\u00e9chette d\u2019argent s\u2019\u00e9loigner lentement comme un fragment de dessin anim\u00e9 onirique en train de se volatiliser.<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"1864\" data-permalink=\"https:\/\/humm.loverde.fr\/?attachment_id=1864\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard4.jpg?fit=187%2C300&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"187,300\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"J.G.Ballard4\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard4.jpg?fit=187%2C300&amp;ssl=1\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1864\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard4.jpg?resize=187%2C300&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"187\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p>Tout en attendant que s\u2019\u00e9vanouisse le bruit des moteurs, il per\u00e7ut le cliquetis \u00e0 l\u2019origine inconnue qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 entendu plus t\u00f4t dans la matin\u00e9e. Il semblait distant d\u2019\u00e0 peine quelques m\u00e8tres, comme s\u2019il provenait de derri\u00e8re la fen\u00eatre situ\u00e9e \u00e0 sa droite, mais il \u00e9tait trop absorb\u00e9 par le kal\u00e9idoscope qui se d\u00e9ployait sous ses yeux pour secouer sa torpeur.<\/p>\n<p>Quand l\u2019avion fut parti, il tourna son attention vers le jardin. Il effa\u00e7a sans tarder la cl\u00f4ture blanche, la fausse pergola, le disque elliptique du bassin ornemental. Le sentier qui traversait le jardin encerclait aussi la pi\u00e8ce d\u2019eau, et quand Faulkner eut gomm\u00e9 de sa m\u00e9moire le souvenir des innombrables fois o\u00f9 il avait effectu\u00e9 ce parcours, le sentier se dressa en l\u2019air comme un bras de terre cuite enserrant un \u00e9norme joyau d\u2019argent.<\/p>\n<p>Satisfait d\u2019avoir oblit\u00e9r\u00e9 le Village et le jardin, Faulkner commen\u00e7a \u00e0 d\u00e9manteler la\u00a0maison. Ici les objets qui l\u2019entouraient \u00e9taient plus familiers\u00a0; c\u2019\u00e9taient des extensions de lui-m\u00eame intens\u00e9ment personnalis\u00e9es. Il s\u2019attaqua d\u2019abord au mobilier de la v\u00e9randa, transformant les fauteuils tubulaires et la table au dessus de verre en un trio de serpentins verts involut\u00e9s, puis, tournant l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate, il jeta son d\u00e9volu sur le r\u00e9cepteur de t\u00e9l\u00e9vision juste \u00e0 sa droite dans le petit salon. Celui-ci ne s\u2019accrochait que mollement \u00e0 son identit\u00e9, et Faulkner n\u2019eut aucun mal, en brouillant sa mise au point mentale, \u00e0 r\u00e9duire le coffre de plastique brun, aux fausses veines destin\u00e9es \u00e0 imiter le bois, en une tache amorphe et floue.<\/p>\n<p>\u00c0 tour de r\u00f4le, il lib\u00e9ra la biblioth\u00e8que, le bureau, les lampes standard et les cadres pendus au mur de toutes les associations qui s\u2019y rattachaient. Tous ces objets rest\u00e8rent suspendus derri\u00e8re lui dans le vide, comme du bois de charpente empil\u00e9 en tas dans l\u2019entrep\u00f4t de son esprit, tandis que le sofa et les fauteuils blancs prenaient l\u2019aspect de nuages rectangulaires aux contours \u00e9mouss\u00e9s.<\/p>\n<p>Faulkner n\u2019\u00e9tait plus ancr\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 que par le syst\u00e8me de r\u00e9veil fix\u00e9 \u00e0 son poignet. Il tourna la t\u00eate de droite \u00e0 gauche, effa\u00e7ant syst\u00e9matiquement toute trace de signification du monde alentour, r\u00e9duisant chaque chose \u00e0 sa valeur visuelle formelle.<\/p>\n<p>Puis, graduellement, ces images elles-m\u00eames se mirent \u00e0 perdre leur sens, et Faulkner d\u00e9riva \u00e0 leur suite dans un monde de pure sensation psychique, o\u00f9 des blocs d\u2019id\u00e9ation planaient comme des champs magn\u00e9tiques dans une chambre d\u2019ionisation\u2026<\/p>\n<p>La sonnerie du r\u00e9veil explosa avec fracas et la batterie projeta dans l\u2019avant-bras de Faulkner des aiguillons de douleur. Le cuir chevelu parcouru de fourmillements, il se r\u00e9ins\u00e9ra dans la r\u00e9alit\u00e9 et d\u00e9tacha son poignet, se massant rapidement l\u2019avant-bras avant d\u2019arr\u00eater le r\u00e9veil.<\/p>\n<p>Durant quelques minutes il resta assis \u00e0 se frotter le poignet\u00a0; il r\u00e9identifiait les objets autour de lui, les maisons d\u2019en face, les jardins, sa maison, tout en s\u2019apercevant qu\u2019un mur de verre se dressait maintenant entre toutes ces choses et son moi. Il avait beau concentrer soigneusement son esprit sur le monde ext\u00e9rieur, il en restait s\u00e9par\u00e9 par un \u00e9cran dont l\u2019opacit\u00e9 se faisait imperceptiblement plus \u00e9paisse.<\/p>\n<p>Et, \u00e0 d\u2019autres niveaux, des cloisons se mettaient en place.<\/p>\n<p>Sa femme rentra \u00e0 6\u00a0heures, fatigu\u00e9e de sa journ\u00e9e de travail, irrit\u00e9e de trouver Faulkner dans une semi-h\u00e9b\u00e9tude, avec la v\u00e9randa encombr\u00e9e de verres sales.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Eh bien, mets de l\u2019ordre\u00a0! cria-t-elle quand il quitta son si\u00e8ge pour le lui abandonner et s\u2019appr\u00eata \u00e0 monter au premier \u00e9tage. Tu ne vas pas laisser cet endroit dans un \u00e9tat pareil, qu\u2019est-ce qui te prend\u00a0? Allez, fais un peu la fonction\u00a0!<\/p>\n<p>Faulkner r\u00e9unit une poign\u00e9e de verres et les emporta dans la cuisine en marmonnant. Quand il voulut en sortir, Julia \u00e9tait devant la porte, lui bloquant le passage. Elle avait quelque chose en t\u00eate. Tout en sirotant son Martini, elle se mit \u00e0 lui parler de l\u2019\u00e9cole comme si elle lan\u00e7ait des coups de sonde. Il supposa qu\u2019elle avait d\u00fb y t\u00e9l\u00e9phoner sous un pr\u00e9texte quelconque et voir ses soup\u00e7ons renforc\u00e9s apr\u00e8s avoir fait allusion \u00e0 lui en passant.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Il y a dans cet \u00e9tablissement une totale absence de liaison, d\u00e9clara Faulkner. On s\u2019absente deux jours, et plus personne ne se rappelle que vous y travaillez.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite d\u2019un effort de concentration massif, il avait r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9viter de regarder sa femme en face depuis son arriv\u00e9e. En fait ils n\u2019avaient pas \u00e9chang\u00e9 un coup d\u2019\u0153il direct depuis des semaines. Il se demandait avec espoir si, \u00e0 la longue, elle n\u2019en aurait pas assez.<\/p>\n<p>Le d\u00eener fut un lent supplice. Les odeurs de r\u00f4ti dans l\u2019autocuiseur avaient impr\u00e9gn\u00e9 la maison tout l\u2019apr\u00e8s-midi. Incapable d\u2019avaler plus de quelques bouch\u00e9es, il n\u2019avait rien sur quoi fixer son attention. Par chance Julia avait un solide app\u00e9tit, et il pouvait regarder le haut de sa t\u00eate quand elle mangeait et d\u00e9tourner les yeux quand elle levait les siens.<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"1865\" data-permalink=\"https:\/\/humm.loverde.fr\/?attachment_id=1865\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard5.jpg?fit=174%2C300&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"174,300\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"J.G.Ballard5\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard5.jpg?fit=174%2C300&amp;ssl=1\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1865\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard5.jpg?resize=174%2C300&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"174\" height=\"300\" \/><\/p>\n<p>Apr\u00e8s le d\u00eener, heureusement, il y eut la t\u00e9l\u00e9vision. Le cr\u00e9puscule avait effac\u00e9 les autres maisons du Village, et ils \u00e9taient assis dans l\u2019obscurit\u00e9 face au r\u00e9cepteur, Julia pestant contre les programmes.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Pourquoi regarder ces imb\u00e9cillit\u00e9s chaque soir\u00a0? demanda-t-elle. C\u2019est une totale perte de temps.<\/p>\n<p>Faulkner eut un geste d\u00e9sinvolte\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est un document social int\u00e9ressant. (Cal\u00e9 en arri\u00e8re dans son fauteuil, les mains apparemment derri\u00e8re la nuque, il pouvait \u00e0 volont\u00e9 se boucher les oreilles des doigts pour annuler les sons du programme.) Il ne faut pas faire attention \u00e0 ce qu\u2019ils disent, continua-t-il. Ainsi les choses ont plus de sens.<\/p>\n<p>Il observa les personnages qui remuaient la bouche silencieusement comme des poissons atteints de d\u00e9mence. Les gros plans dans les m\u00e9los \u00e9taient particuli\u00e8rement hilarants, et plus tragique \u00e9tait la situation, plus burlesque l\u2019effet obtenu.<\/p>\n<p>Une tape s\u00e8che s\u2019abattit sur son genou. Il leva la t\u00eate et vit sa femme pench\u00e9e au-dessus de lui, les sourcils fronc\u00e9s, la bouche s\u2019agitant furieusement. Les doigts toujours press\u00e9s contre les tympans, il examina son visage avec d\u00e9tachement, se demandant un instant s\u2019il allait parachever le processus et l\u2019\u00e9liminer de la sc\u00e8ne, comme il l\u2019avait fait pour le reste du monde au cours de la journ\u00e9e. Quand il ferait \u00e7a, il ne se pr\u00e9occuperait pas d\u2019avoir une sonnerie pour se r\u00e9veiller.<\/p>\n<p>Il l\u2019entendit qui mugissait\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Harry\u00a0!<\/p>\n<p>Il se redressa avec un sursaut, assourdi par le tapage de la t\u00e9l\u00e9vision qui couvrait presque la voix de sa femme.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a\u00a0? Je dormais.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tu veux dire que tu \u00e9tais en transe\u00a0! Pour l\u2019amour du ciel, r\u00e9ponds quand je te parle. Je te disais que j\u2019ai vu Harriet Tizzard cet apr\u00e8s-midi (Faulkner grommela et sa femme fit un geste mena\u00e7ant.) Je sais que tu ne peux pas supporter les Tizzard mais j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 que nous devrions les voir plus souvent\u2026<\/p>\n<p>Pendant qu\u2019elle continuait de jacasser, Faulkner se radossa confortablement\u00a0; puis, quand elle eut regagn\u00e9 son fauteuil, il remit ses mains derri\u00e8re sa nuque, \u00e9mit quelques grognements approbatifs et finit par se reboucher les oreilles, annihilant ainsi la voix de sa femme. Alors il continua de regarder tranquillement l\u2019\u00e9cran silencieux.<\/p>\n<p>Vers 10\u00a0heures le lendemain matin il \u00e9tait \u00e0 nouveau sur la v\u00e9randa, le poignet reli\u00e9 au r\u00e9veil. Durant l\u2019heure suivante il contempla les formes d\u00e9sincarn\u00e9es qui flottaient autour de lui, l\u2019esprit lib\u00e9r\u00e9 de ses anxi\u00e9t\u00e9s. Quand le r\u00e9veil se d\u00e9clencha \u00e0 11\u00a0heures, il se sentait d\u00e9lass\u00e9 et relax\u00e9, et il fut capable pour quelques instants d\u2019observer les maisons du voisinage avec la curiosit\u00e9 visuelle que les architectes avaient voulu susciter. Toutefois, les choses ne tard\u00e8rent pas \u00e0 s\u00e9cr\u00e9ter leur habituel poison, \u00e0 crouler sous le poids des associations au contexte crispant, et au bout de dix minutes il consultait sa montre avec agitation.<\/p>\n<p>Quand la voiture de Louise Penzil s\u2019engagea dans l\u2019all\u00e9e, il d\u00e9brancha le r\u00e9veil et se rendit pos\u00e9ment dans le jardin, la t\u00eate baiss\u00e9e pour \u00e9viter de voir le plus grand nombre de maisons possible. Il fl\u00e2na autour de la pergola, affectant comme \u00e0 son habitude de replacer les poutrelles d\u00e9rang\u00e9es par la croissance des roses. Soudain la t\u00eate de Harvey McPherson apparut au-dessus de la cl\u00f4ture de s\u00e9paration avec le jardin mitoyen.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Harvey, tu es encore ici\u00a0? Tu ne vas toujours pas en classe\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Eh bien, j\u2019applique une m\u00e9thode de relaxation conseill\u00e9e par ma m\u00e8re, expliqua Harvey. Je trouve que l\u2019ambiance de comp\u00e9tition de l\u2019\u00e9cole est\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Moi aussi j\u2019essaie de me relaxer, coupa Faulkner. Restons-en l\u00e0. Tu ne peux pas aller ailleurs\u00a0?<\/p>\n<p>Sans se d\u00e9monter, Harvey insista\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Mr.\u00a0Faulkner, j\u2019ai une sorte de probl\u00e8me m\u00e9taphysique qui me tourmente. Vous pourriez peut-\u00eatre m\u2019aider. On dit que la seule valeur absolue dans l\u2019espace-temps est la vitesse de la lumi\u00e8re. Mais pour estimer cette vitesse on est oblig\u00e9 de prendre comme facteur le temps, qui est subjectivement variable\u2026 alors qu\u2019est-ce qui reste\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Les femmes, r\u00e9pondit Faulkner.<\/p>\n<p>Il orienta son regard en direction de la maison des Penzil, puis tourna le dos \u00e0 Harvey avec un air maussade.<\/p>\n<p>Harvey fron\u00e7a le front et se passa la main dans les cheveux\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Qu\u2019est-ce que vous disiez\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Les femmes, r\u00e9p\u00e9ta Faulkner. Tu sais bien, le sexe faible, le repos du guerrier\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Oh\u00a0! je vous en prie, fit Harvey.<\/p>\n<p>Il reprit le chemin de sa maison en marmonnant et en secouant la t\u00eate.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui va te fermer le bec, pensa Faulkner. Il se mit \u00e0 guetter la maison des Penzil \u00e0 travers les poutrelles de la pergola, mais il aper\u00e7ut soudain Harry Penzil, debout \u00e0 la porte de sa v\u00e9randa, qui l\u2019observait d\u2019un air renfrogn\u00e9.<\/p>\n<p>Faulkner se d\u00e9tourna pr\u00e9cipitamment, en feignant de s\u2019occuper de ses rosiers. Quand il eut regagn\u00e9 la maison d\u2019une allure aussi d\u00e9gag\u00e9e que possible, il transpirait abondamment. Harry Penzil \u00e9tait tout \u00e0 fait le genre d\u2019homme capable d\u2019escalader les cl\u00f4tures pour venir le boxer \u00e0 domicile.<\/p>\n<p>Il se pr\u00e9para un verre dans la cuisine et l\u2019emporta jusqu\u2019\u00e0 la v\u00e9randa o\u00f9 il s\u2019assit, en attendant d\u2019avoir surmont\u00e9 son sentiment d\u00e9 g\u00eane pour brancher le r\u00e9veil \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p>L\u2019oreille tendue pour surprendre les bruits qui auraient pu provenir de chez les Penzil, il per\u00e7ut \u00e0 nouveau le cliquetis m\u00e9tallique familier sur sa droite.<\/p>\n<p>Il se pencha en avant et examina la cloison de la v\u00e9randa. C\u2019\u00e9tait une paroi de verre d\u00e9poli, enti\u00e8rement opaque, supportant des poutres blanches auxquelles \u00e9taient fix\u00e9es des plaques en poly\u00e9thyl\u00e8ne imitant la t\u00f4le ondul\u00e9e. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la v\u00e9randa s\u2019\u00e9levait un treillage m\u00e9tallique de trois m\u00e8tres de haut, garni de cam\u00e9lias, qui masquait les jardins adjacents.<\/p>\n<p>En inspectant ce treillage soigneusement, Faulkner remarqua soudain les contours d\u2019un objet noir et rectangulaire pos\u00e9 sur un tr\u00e9pied mince, \u00e0 un m\u00e8tre de la fen\u00eatre ouverte de la v\u00e9randa. Au centre de l\u2019objet, le disque d\u2019un petit \u0153il de verre le fixait sans ciller \u00e0 travers les lattes.<\/p>\n<p>Un appareil photo\u00a0! Faulkner se leva d\u2019un bond et le contempla bouche b\u00e9e. Pendant des jours il avait cliquet\u00e9 \u00e0 son insu, en prenant de lui des instantan\u00e9s. Dieu sait \u00e0 quel point Harvey, pour s\u2019amuser, avait ainsi surpris son intimit\u00e9.<\/p>\n<p>Bouillant de col\u00e8re, Faulkner se pencha par la fen\u00eatre et, apr\u00e8s avoir \u00e9cart\u00e9 deux des lattes, s\u2019empara de l\u2019appareil photo. Au moment o\u00f9 il le saisissait, le tr\u00e9pied tomba avec un ferraillement et il entendit quelqu\u2019un se lever pr\u00e9cipitamment d\u2019un si\u00e8ge sur la v\u00e9randa des McPherson.<\/p>\n<p>Faulkner ramena \u00e0 lui l\u2019appareil photo, en arrachant le\u00a0fil servant au d\u00e9clenchement \u00e0 distance. Il ouvrit le bo\u00eetier, retira le film qui se trouvait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, puis jeta l\u2019appareil \u00e0 terre en l\u2019\u00e9crasant du talon. Il rassembla ensuite les morceaux et, de la fen\u00eatre, les lan\u00e7a par-dessus la cl\u00f4ture en direction du jardin des McPherson.<\/p>\n<p>Comme il revenait finir son verre, le t\u00e9l\u00e9phone sonna.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Oui, qu\u2019est-ce que c\u2019est\u00a0? dit-il d\u2019une voix s\u00e8che en d\u00e9crochant.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est toi, Harry\u00a0? Ici Julia.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Qui\u00a0? demanda Faulkner sans r\u00e9fl\u00e9chir. Ah\u00a0! oui. Eh bien, qu\u2019est-ce qui se passe\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0De dr\u00f4les de choses, apparemment. (La voix de sa femme s\u2019\u00e9tait durcie.) Je viens d\u2019avoir une longue conversation avec le professeur Harman\u00a0; il m\u2019a dit que tu avais donn\u00e9 ta d\u00e9mission il y a deux mois. Harry, \u00e0 quoi joues-tu\u00a0? Je n\u2019en reviens pas.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je n\u2019en reviens pas non plus, r\u00e9torqua Faulkner d\u2019un ton enjou\u00e9. C\u2019est la meilleure nouvelle que j\u2019aie re\u00e7ue depuis des ann\u00e9es. Merci de me l\u2019avoir confirm\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Harry\u00a0! (Elle criait maintenant.) Reprends tes esprits\u00a0! Si tu t\u2019imagines que je vais t\u2019entretenir, tu te fais des illusions. Le professeur Harman a dit\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est un idiot\u00a0! interrompit Faulkner. Tu ne te rends donc pas compte qu\u2019il a cherch\u00e9 \u00e0 me rendre fou\u00a0?<\/p>\n<p>La voix de Julia s\u2019\u00e9leva jusqu\u2019\u00e0 des glapissements hyst\u00e9riques et il tint le r\u00e9cepteur \u00e9loign\u00e9 de son oreille, avant de le replacer doucement sur son support. Puis, au bout d\u2019un instant, il le d\u00e9crocha de nouveau et le posa sur la pile des annuaires.<\/p>\n<p>Dehors le matin de printemps \u00e9tait suspendu sur le Village comme un rideau de silence. Par endroits le feuillage d\u2019un arbre fr\u00e9missait dans l\u2019air chaud ou une fen\u00eatre qui s\u2019ouvrait renvoyait un reflet de soleil, mais tout le reste \u00e9tait immobile et calme.<\/p>\n<p>Assis sur la v\u00e9randa, sans se soucier d\u2019utiliser le syst\u00e8me de r\u00e9veil dont les \u00e9l\u00e9ments tra\u00eenaient \u00e0 ses pieds, Faulkner s\u2019enfon\u00e7a de plus en plus profond\u00e9ment dans sa r\u00eaverie intime, dans le monde d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9 qui \u00e9tait en suspens autour de lui, r\u00e9duit \u00e0 des formes et des couleurs. Les maisons d\u2019en face avaient disparu, remplac\u00e9es par de longues bandes rectangulaires blanches, le jardin \u00e9tait une rampe verte au bas de laquelle planait l\u2019ellipse d\u2019argent du bassin. La v\u00e9randa \u00e9tait un cube transparent o\u00f9 il flottait comme une image dans un oc\u00e9an d\u2019id\u00e9ation. Il avait annihil\u00e9 non seulement le monde qui l\u2019entourait mais m\u00eame son propre corps, et son tronc et ses membres semblaient une extension de son esprit, formes immat\u00e9rielles dont les dimensions physiques pesaient sur sa pens\u00e9e comme la perception onirique de son identit\u00e9.<\/p>\n<p>Des heures plus tard, tandis qu\u2019il gravitait lentement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa r\u00eaverie, il fut conscient d\u2019une intrusion subite dans son champ de vision. En accommodant son regard, il vit avec surprise la silhouette v\u00eatue de sombre de sa femme debout devant lui, prof\u00e9rant des paroles de col\u00e8re et brandissant son sac.<\/p>\n<p>Pendant quelques minutes Faulkner examina l\u2019entit\u00e9 discontinue qu\u2019elle constituait, les proportions de ses jambes et de ses bras, les m\u00e9plats de son visage. Puis, sans bouger, il commen\u00e7a \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9grer mentalement, en l\u2019effa\u00e7ant litt\u00e9ralement membre par membre. D\u2019abord il oublia ses mains qui s\u2019agitaient comme des oiseaux fr\u00e9n\u00e9tiques, puis ses bras et ses \u00e9paules, en \u00e9liminant de sa m\u00e9moire tout souvenir de leur \u00e9nergie et de leur mouvement. Et enfin il oublia son visage qui s\u2019approchait du sien, la bouche tiraill\u00e9e en tous sens, et ce ne fut plus qu\u2019une masse vague d\u2019un gris ros\u00e2tre, d\u00e9form\u00e9e par des ar\u00eates et des stries, fendue d\u2019ouvertures qui s\u2019ouvraient et se refermaient comme des \u00e9vents.<\/p>\n<p>En se d\u00e9tournant pour consid\u00e9rer \u00e0 nouveau le silencieux paysage de r\u00eave, il gardait la notion de sa pr\u00e9sence gesticulante derri\u00e8re lui. Et cette pr\u00e9sence lui paraissait grotesque et difforme, pareille \u00e0 un amas anguleux et importun.<\/p>\n<p>Enfin il se produisit entre eux un bref contact physique. Il fit un geste pour la repousser mais sentit qu\u2019elle s\u2019accrochait \u00e0 son bras comme un chien. Il se secoua pour se lib\u00e9rer mais elle se cramponnait \u00e0 lui, tout en se d\u00e9menant furieusement.<\/p>\n<p>Le rythme saccad\u00e9 de ses mouvements \u00e9tait brutal et gauche. D\u2019abord il tenta de les ignorer, puis il se mit \u00e0 lui r\u00e9sister et entreprit d\u2019aplanir les contours qu\u2019elle offrait, en fa\u00e7onnant sa forme anguleuse de fa\u00e7on \u00e0 la rendre plus douce et plus ronde.<\/p>\n<p>Tandis qu\u2019il se livrait \u00e0 ce travail, en la malaxant comme un sculpteur qui mod\u00e8le de l\u2019argile, son oreille per\u00e7ut une s\u00e9rie de craquements que dominait un cri persistant mais \u00e0 peine audible. Quand il eut fini, il la laissa tomber sur le plancher, comme un bloc \u00e9lastique et spongieux qui glapissait faiblement.<\/p>\n<p>Faulkner retourna \u00e0 sa r\u00eaverie, r\u00e9assimilant sans peine le paysage inalt\u00e9r\u00e9. Son algarade avec sa femme lui avait remis en m\u00e9moire le seul embarras qui subsistait\u00a0: son corps. Bien qu\u2019il e\u00fbt oubli\u00e9 l\u2019identit\u00e9 de celui-ci, il n\u2019en continuait pas moins de se faire sentir, pesant et chaud, vaguement inconfortable, comme un lit mal fait qui vous emp\u00eache de vous endormir. Ce vers quoi il tendait, c\u2019\u00e9tait le domaine de l\u2019id\u00e9e pure, la sensation de l\u2019\u00eatre psychique que rien ne vient troubler et qui se situe au-del\u00e0 de tous les interm\u00e9diaires physiques. C\u2019\u00e9tait par ce seul moyen qu\u2019il pourrait \u00e9chapper \u00e0 la naus\u00e9e que lui inspirait le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Quelque part dans son esprit une id\u00e9e se forma. Il se leva de son fauteuil et traversa la v\u00e9randa, inconscient des mouvements mat\u00e9riels que cette action impliquait, mais se propulsant vers l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du jardin.<\/p>\n<p>Dissimul\u00e9 par la pergola, il se tint cinq minutes au bord du bassin, puis il entra dans l\u2019eau. Ses jambes de pantalon ondoy\u00e8rent autour de ses genoux, et il s\u2019avan\u00e7a lentement. Quand il fut au centre du bassin, il s\u2019assit en \u00e9cartant les plantes aquatiques et s\u2019allongea dans l\u2019eau peu profonde.<\/p>\n<p>Lentement il sentit la masse compacte de son corps se dissocier, sa temp\u00e9rature devenir plus froide et moins oppressante. En regardant \u00e0 travers la surface de l\u2019eau, \u00e0 quinze centim\u00e8tres au-dessus de son visage, il voyait le\u00a0disque bleu du ciel, vierge et sans nuage, se dilater pour embrasser toute l\u2019\u00e9tendue de sa conscience. Enfin il avait trouv\u00e9 la toile de fond parfaite, le seul champ d\u2019id\u00e9ation possible, le continuum absolu de l\u2019existence, non contamin\u00e9 par les excroissances mat\u00e9rielles. Sans cesser d\u2019observer le ciel, il attendit que le monde se dissolve et le lib\u00e8re.<\/p>\n<p>Extrait de\u00a0: Alain, Dor\u00e9mieux. \u00ab\u00a0Apr\u00e8s-demain, la terre.\u00a0\u00bb Casterman, 2017-04-20T07:23:12+00:00. iBooks.<br \/>\nCe contenu est peut-\u00eatre prot\u00e9g\u00e9 par des droits d\u2019auteur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour changer, une petite nouvelle de science fiction qui m&rsquo;a vraiment plu et laiss\u00e9 un souvenir qui fait que j&rsquo;ai &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1865,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[1],"tags":[542,543,349],"class_list":["post-1859","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","tag-j-g-ballard","tag-nouvelle","tag-science-fiction"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/J.G.Ballard5.jpg?fit=174%2C300&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9whbF-tZ","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":3757,"url":"https:\/\/humm.loverde.fr\/?p=3757","url_meta":{"origin":1859,"position":0},"title":"Les trois lois de la robotique d&rsquo;Asimov","author":"cloverde","date":"18 mai 2019","format":false,"excerpt":"Les trois lois de la robotique d'Asimov J'ai abord\u00e9 ce th\u00e8me dans une discussion \u00e0 propos d'un conte de Karel Capek que j'ai d\u00e9couvert parce que je connaissais cet auteur par ses romans de sciences fiction, litt\u00e9rature que j'aime bien et qui occupait beaucoup de mon temps \u00e0 une certaine\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;Lectures&quot;","block_context":{"text":"Lectures","link":"https:\/\/humm.loverde.fr\/?cat=1"},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Attachment-1.jpeg?fit=1024%2C1024&ssl=1&resize=350%2C200","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Attachment-1.jpeg?fit=1024%2C1024&ssl=1&resize=350%2C200 1x, https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Attachment-1.jpeg?fit=1024%2C1024&ssl=1&resize=525%2C300 1.5x, https:\/\/i0.wp.com\/humm.loverde.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Attachment-1.jpeg?fit=1024%2C1024&ssl=1&resize=700%2C400 2x"},"classes":[]},{"id":1066,"url":"https:\/\/humm.loverde.fr\/?p=1066","url_meta":{"origin":1859,"position":1},"title":"La science fiction, par quoi commencer?","author":"cloverde","date":"5 avril 2016","format":false,"excerpt":"Bien s\u00fbr, il y a beaucoup d'autres livres qui valent le d\u00e9tour comme ceux de St\u00e9phan Wul, Philip Jos\u00e9 Farmer, Van Vogt... mais il a fallu faire un tri. 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