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Une nouvelle de science fiction: L’homme saturé


Pour changer, une petite nouvelle de science fiction qui m’a vraiment plu et laissé un souvenir qui fait que j’ai eu envie de partager?

Lentement, Faulkner devenait fou.

Après le breakfast il attendit impatiemment dans le petit salon tandis que sa femme mettait de l’ordre dans la cuisine. D’ici deux ou trois minutes elle serait partie, mais chaque matin, sans savoir pourquoi, il trouvait cette brève attente presque intolérable. Tout en baissant les jalousies et en installant sur la véranda le fauteuil à dossier inclinable, il écoutait Julia s’affairer avec compétence. En une seule série de gestes précis, elle entassa les tasses et les soucoupes dans la machine à laver la vaisselle, glissa dans l’autocuiseur le rôti à la cocotte destiné au repas du soir en réglant le déclencheur automatique, ferma le conditionneur d’air et le chauffe-eau électrique, libéra, à l’intention du camion-citerne qui passerait dans l’après-midi, l’entrée des tuyaux alimentant le réservoir à mazout et actionna l’ouverture de la porte du garage. »

Faulkner suivit cette séquence avec admiration, en dénombrant ses phases successives à mesure que cliquetaient les boutons de commande.

Tu devrais être dans un B-52, pensa-t-il, ou dans la chambre de contrôle d’une usine pétrochimique. En fait Julia travaillait à la clinique dans le service du personnel ; elle y passait sans nul doute la journée dans le même tourbillon d’efficacité, en appuyant sur des boutons marqués « Jones », « Smith » et « Brown », en aiguillant les paraplégiques vers la gauche, les paranoïaques vers la droite.


Elle entra dans le petit salon et vint vers lui, tirée à quatre épingles dans le style femme d’affaires, en tailleur noir et corsage blanc.

— Tu ne vas pas à l’École aujourd’hui ? demanda-t-elle.

Faulkner secoua la tête en jouant de la main avec des papiers posés sur le bureau :

— Non, je suis toujours en période de méditation créatrice. Pour cette semaine encore. Le professeur Harman a pensé que j’avais donné trop de cours et que j’étais fatigué.

Elle hocha la tête en le regardant d’un air dubitatif. Depuis trois semaines maintenant il traînassait à la maison, somnolait sur la véranda, et elle commençait à avoir des soupçons. Tôt ou tard, Faulkner s’en rendait compte, elle découvrirait la vérité, mais à ce moment-là il espérait être hors d’atteinte. Il aurait aimé pouvoir lui parler franchement, lui dire que depuis deux mois il avait démissionné de son poste de maître de conférences à l’École du commerce et n’avait aucune intention de le reprendre. Elle aurait une surprise de taille en s’apercevant que le dernier chèque qu’il avait touché était presque entièrement dépensé, et qu’ils devraient peut-être se contenter d’une seule voiture. Qu’elle travaille, pensa-t-il, de toute façon elle gagne plus que je ne gagnais.

Avec un effort il lui adressa un sourire. Fiche le camp ! criait-il mentalement, mais elle continuait de rôder autour de lui avec indécision.

— Et ton déjeuner ? Il n’y a pas de…

— Ne t’inquiète pas, coupa Faulkner vivement, avec un coup d’œil à la pendule. Depuis six mois je ne mange plus. Tu peux déjeuner à la clinique.

Le simple fait de lui parler était devenu un effort. Il aurait voulu pouvoir communiquer avec elle par l’intermédiaire de notes écrites ; il avait même acheté deux blocs à cet effet. Mais jamais il ne s’était décidé à lui suggérer franchement d’utiliser le sien ; il se contentait pour sa part de lui laisser des messages, sous prétexte qu’il était si absorbé intellectuellement que la parole dérangeait le cours de ses pensées.

Chose curieuse, l’idée de la quitter ne lui était jamais vraiment venue. C’était une issue qui n’aurait rien prouvé. Et d’ailleurs il avait un autre plan.

— Tu n’auras besoin de rien ? demanda-t-elle en continuant de l’observer avec attention.

— Absolument pas, répondit-il en gardant le sourire ; c’était aussi éprouvant qu’une journée de travail. »

Elle lui donna un baiser rapide et fonctionnel, comme le coup de bec automatique d’une gigantesque machine à capsuler les bouteilles. Il conserva son sourire jusqu’à ce qu’elle soit à la porte.

Puis elle disparut et le sourire s’éteignit lentement ; il reprit sa respiration et se décontracta progressivement, à mesure que se libérait la tension accumulée dans ses membres. Durant quelques minutes il se promena au hasard dans la maison vide, puis il regagna le petit salon, prêt à entamer le travail sérieux.
En général son programme habituel ne variait pas. D’abord, il prit dans le tiroir central de son bureau un petit réveille-matin, couplé avec une batterie munie d’une courroie. Il s’assit sur la véranda, le réveil placé sur une table près de lui, il le remonta et régla sa sonnerie, puis attacha la courroie autour de son poignet tout en liant également celui-ci au bras du fauteuil, pour ne pas risquer de renverser le réveil.

Maintenant qu’il était prêt, il s’appuya au dossier et contempla la scène qui s’offrait à son regard.

Menninger Village – ou le jeu de cubes, pour reprendre le sobriquet local – avait été édifié dix ans plus tôt, pour servir d’ensemble d’habitations aux membres du personnel qualifié de la clinique et à leurs familles. Au total il y avait soixante bâtiments, dont chacun, conçu selon une règle architectonique donnée, gardait son identité interne tout en se fondant dans l’unité organique du groupe. Face à la nécessité de concentrer, sur une surface de moins de deux hectares, un grand nombre de maisons de petite taille, les architectes avaient eu un double souci : d’abord éviter la collection de clapiers uniformes, comme dans la plupart des grands ensembles ; ensuite pourvoir un établissement psychiatrique majeur d’une réalisation hors série, qui servirait de modèle aux résidences de l’avenir.

Néanmoins, comme tout le monde avait pu s’en rendre compte, habiter le jeu de cubes était un enfer sur terre. Les architectes avaient utilisé le système dénommé « psycho-modulaire » – selon lequel, à la base, tout est construit en forme de L – ce qui entraînait un chevauchement général de tous les niveaux ; l’ensemble tout entier était un assemblage de surfaces de verre, de rectangles blancs et de courbes, excitant au premier coup d’œil avec son côté abstrait (le magazine Life avait consacré un cahier photographique spécial à la « nouvelle tendance dans l’art de vivre » que suggérait le Village), mais informe et visuellement épuisant pour les gens qui y logeaient. Beaucoup de membres de la clinique n’avaient pas tardé à déménager, et l’accès du Village était maintenant ouvert à tous ceux qui se laissaient persuader de s’y installer.

En regardant de la véranda, Faulkner isolait du magma de formes géométriques les huit maisons qu’il pouvait voir distinctement sans avoir à bouger la tête. À sa gauche, contiguë à la sienne, celle des Penzil, et celle des McPherson à sa droite ; les six autres étaient en face de lui, de l’autre côté d’une zone de jardins découpée en labyrinthes abstraits que délimitaient, à hauteur de ceinture, des panneaux blancs, des angles de verre dépoli et des écrans formés de lattes.

Dans le jardin des Penzil se trouvait une collection de grands cubes alphabétiques, hauts de plus d’un demi-mètre, avec lesquels jouaient leurs enfants. Souvent ils laissaient sur l’herbe des messages destinés à Faulkner, parfois obscènes, d’autres fois simplement gnomiques et obscurs. Celui de ce matin appartenait à la seconde catégorie. Les mots énoncés par les cubes étaient :

STOP ET EN AVANT

Tout en spéculant sur la signification globale de cette formule, Faulkner laissa son esprit se détendre, le regard fixé de façon vague sur les maisons. Les contours déjà obscurcis de celles-ci se mirent peu à peu à se confondre et à s’estomper, tandis que les longs balcons et les rampes que des arbres cachaient en partie devenaient des formes désincarnées, pareilles à de gigantesques imités géométriques.

Le souffle lent, Faulkner ferma son esprit et, sans aucun effort, il effaça de sa perception l’identité des maisons avoisinantes.

Il avait maintenant sous les yeux un paysage cubiste, une collection de formes blanches disposées au hasard sur un arrière-plan bleu, avec des taches vertes floues et poudreuses qui se balançaient lentement d’arrière en avant. Il se demanda paresseusement ce que ces formes géométriques représentaient exactement – il savait qu’elles avaient constitué, quelques secondes avant, une partie familière et immédiate de son existence quotidienne – mais il avait beau les redisposer en esprit dans l’espace ou tenter de les associer les unes aux autres, elles demeuraient de simples éléments à l’assemblage fortuit.

Il y avait seulement trois semaines qu’il s’était découvert ce pouvoir. Un dimanche matin où il regardait d’un œil morne la télévision dans le petit salon, il s’était soudain aperçu qu’il avait si complètement accepté et assimilé la forme matérielle du coffre de plastique qu’il n’arrivait plus à se rappeler sa fonction. Il lui avait fallu un effort mental considérable pour reprendre ses esprits et réidentifier le récepteur. Intéressé par le phénomène, il avait expérimenté son nouveau pouvoir sur d’autres objets et découvert qu’il réussissait tout particulièrement avec ceux qui étaient chargés d’associations, comme les machines à laver, les voitures et autres biens de consommation. Débarrassés de leurs alluvions de slogans publicitaires et d’impératifs liés au rang social, ils conservaient avec la réalité un lien si ténu qu’il n’avait pas grand mal à les oblitérer totalement.

L’effet était similaire à celui de la mescaline et d’autres hallucinogènes, sous l’influence desquels des accrocs dans un coussin deviennent aussi nets que des cratères lunaires, et les plis d’un rideau des ondulations dans les vagues de l’éternité.

Au cours des semaines suivantes, Faulkner avait continué soigneusement ses expériences, en développant sa faculté de mettre les objets hors circuit. Le processus fut lent, mais petit à petit il parvint à éliminer des groupes d’objets de plus en plus vastes : le mobilier de fabrication standard du petit salon, les gadgets rutilants de la cuisine, sa voiture dans le garage – une fois désidentifiée, elle avait ressemblé dans la demi-lumière à une énorme courgette, brillante et flasque ; il avait failli perdre la tête à essayer de l’identifier. « Mais enfin, bon sang, qu’est-ce que ça peut bien être ? s’était-il demandé avec impuissance, tout en riant à se tenir les côtes. Et à mesure que s’améliorait son pouvoir, il avait confusément entrevu une porte de sortie qui lui permettrait d’échapper au monde intolérable dans lequel il vivait au Village.

Il avait décrit sa faculté à Ross Hendricks, qui habitait à quelques maisons de là ; il était aussi conférencier à l’École commerciale, et c’était le seul ami intime de Faulkner.

— Peut-être qu’en réalité je sors du temps, avait dit Faulkner en réfléchissant. Une fois privée du sens du temps, la conscience a du mal à visualiser. Je veux dire qu’en éliminant le vecteur temps de l’objet désidentifié, on le libère de toutes ses associations cognitives de chaque jour. Ou alors il se peut que j’aie trouvé par hasard le moyen d’inhiber les centres photo-associateurs qui servent normalement à identifier les objets visuels, de même qu’on peut arriver à écouter quelqu’un parler votre langue de manière qu’aucun des sons n’ait le moindre sens. Tout le monde a un jour essayé ça.


Hendricks avait hoché la tête :

— D’accord, mais n’en fais pas une habitude. (Il observait Faulkner attentivement.) Tu ne peux pas te contenter de jeter un regard aveugle sur le monde. La relation entre le sujet et l’objet n’est pas aussi à sens unique que le suggère le Cogito ergo sum de Descartes. À quelque degré que tu amputes le monde extérieur, tu t’amputes toi-même d’autant. Il me semble que ton vrai problème, c’est d’inverser le processus. »

Mais, malgré sa sympathie, Hendricks ne pouvait rien faire pour aider Faulkner. Et puis c’était agréable de voir le monde vierge à nouveau, de déambuler au milieu d’un panorama sans fin d’images aux brillantes couleurs. Quelle importance s’il n’y avait là que des formes sans substance ?

Un cliquetis aigu l’éveilla brusquement. Il se redressa avec un sursaut et saisit le réveil dont il avait réglé la sonnerie sur 11 heures.

Il n’était que 10 h 55. Le réveil n’avait donc pas encore sonné, et il n’avait pas non plus reçu de décharge de la batterie. Pourtant le bruit qui l’avait réveillé avait été très net. Mais il y avait tant de robots et de servo-mécanismes alentour que ç’aurait pu être n’importe quoi.

Une forme sombre se déplaça dans l’étroite allée qui séparait sa maison de celle des Penzil. C’était une voiture qui s’arrêta et dont descendit une jeune femme en blouse bleue. C’était la belle-sœur de Penzil, une fille d’une vingtaine d’années qui demeurait chez eux depuis quelques mois. Elle s’engagea sur le chemin de gravier qui menait à la maison. Quand elle eut disparu, Faulkner se hâta de détacher son poignet et se leva de son fauteuil. Ouvrant la porte de la véranda, il descendit dans le jardin tout en jetant des regards par-dessus son épaule.

La jeune fille, Louise (il ne lui avait jamais parlé), se rendait le matin à des cours de sculpture et, à son retour, prenait régulièrement une douche avant de monter sur le toit-terrasse pour un bain de soleil.

Faulkner flâna au fond du jardin, en jetant des cailloux dans le bassin et en feignant de redresser certaines poutrelles de la pergola. Puis il s’aperçut que Harvey, le fils des McPherson, âgé de quinze ans, s’approchait de lui par l’autre jardin.

— Tu n’es pas à l’école ? demanda-t-il au jeune garçon dégingandé, qui avait un visage futé sous une tignasse brune.

— Je devrais, répondit Harvey avec tranquillité. Mais j’ai convaincu maman que j’étais surmené, et Morrison… (c’était son père) a dit que je cogitais trop. (Il haussa les épaules.) Ici on a tous les droits d’être malade.

— Pour une fois je suis d’accord avec toi, approuva Faulkner tout en détournant le regard pour surveiller la stalle réservée à la douche. Une forme rose y entra, régla le débit des robinets, et il y eut un bruit d’eau qui giclait.

— Dites-moi, Mr. Faulkner, demanda Harvey, est-ce que vous vous rendez compte que, depuis la mort d’Einstein en 1955, il n’y a plus eu un seul génie sur Terre ? Depuis Michel-Ange, en passant par Shakespeare, Newton, Beethoven, Goethe, Darwin, Freud et Einstein, il y a toujours eu un génie en vie. Maintenant, c’est la première fois depuis cinq cents ans que nous sommes livrés à nous-mêmes.

Faulkner fit un signe d’assentiment, les yeux occupés ailleurs.

— Je sais, dit-il. Moi aussi je me sens très seul quand j’y pense.

Quand la douche fut achevée, il marmonna quelque chose pour prendre congé de Harvey et il revint d’un pas nonchalant jusqu’à la véranda où il reprit sa position dans le fauteuil, la connexion de la batterie assujettie à son poignet.

Méthodiquement, objet par objet, il se mit à débrancher le monde environnant. Les maisons d’en face furent les premières à disparaître. Les masses blanches des toits et les balcons se résolurent rapidement en rectangles plats, les lignes des fenêtres en petits carrés de couleur pareils aux taches dans une toile de Mondrian. Le ciel était une étendue bleue parfaitement neutre. Au loin un avion se déplaçait dans un bruit de moteurs. Faulkner refoula soigneusement l’identité de son image, puis il regarda l’étroite fléchette d’argent s’éloigner lentement comme un fragment de dessin animé onirique en train de se volatiliser.

Tout en attendant que s’évanouisse le bruit des moteurs, il perçut le cliquetis à l’origine inconnue qu’il avait déjà entendu plus tôt dans la matinée. Il semblait distant d’à peine quelques mètres, comme s’il provenait de derrière la fenêtre située à sa droite, mais il était trop absorbé par le kaléidoscope qui se déployait sous ses yeux pour secouer sa torpeur.

Quand l’avion fut parti, il tourna son attention vers le jardin. Il effaça sans tarder la clôture blanche, la fausse pergola, le disque elliptique du bassin ornemental. Le sentier qui traversait le jardin encerclait aussi la pièce d’eau, et quand Faulkner eut gommé de sa mémoire le souvenir des innombrables fois où il avait effectué ce parcours, le sentier se dressa en l’air comme un bras de terre cuite enserrant un énorme joyau d’argent.

Satisfait d’avoir oblitéré le Village et le jardin, Faulkner commença à démanteler la maison. Ici les objets qui l’entouraient étaient plus familiers ; c’étaient des extensions de lui-même intensément personnalisées. Il s’attaqua d’abord au mobilier de la véranda, transformant les fauteuils tubulaires et la table au dessus de verre en un trio de serpentins verts involutés, puis, tournant légèrement la tête, il jeta son dévolu sur le récepteur de télévision juste à sa droite dans le petit salon. Celui-ci ne s’accrochait que mollement à son identité, et Faulkner n’eut aucun mal, en brouillant sa mise au point mentale, à réduire le coffre de plastique brun, aux fausses veines destinées à imiter le bois, en une tache amorphe et floue.

À tour de rôle, il libéra la bibliothèque, le bureau, les lampes standard et les cadres pendus au mur de toutes les associations qui s’y rattachaient. Tous ces objets restèrent suspendus derrière lui dans le vide, comme du bois de charpente empilé en tas dans l’entrepôt de son esprit, tandis que le sofa et les fauteuils blancs prenaient l’aspect de nuages rectangulaires aux contours émoussés.

Faulkner n’était plus ancré à la réalité que par le système de réveil fixé à son poignet. Il tourna la tête de droite à gauche, effaçant systématiquement toute trace de signification du monde alentour, réduisant chaque chose à sa valeur visuelle formelle.

Puis, graduellement, ces images elles-mêmes se mirent à perdre leur sens, et Faulkner dériva à leur suite dans un monde de pure sensation psychique, où des blocs d’idéation planaient comme des champs magnétiques dans une chambre d’ionisation…

La sonnerie du réveil explosa avec fracas et la batterie projeta dans l’avant-bras de Faulkner des aiguillons de douleur. Le cuir chevelu parcouru de fourmillements, il se réinséra dans la réalité et détacha son poignet, se massant rapidement l’avant-bras avant d’arrêter le réveil.

Durant quelques minutes il resta assis à se frotter le poignet ; il réidentifiait les objets autour de lui, les maisons d’en face, les jardins, sa maison, tout en s’apercevant qu’un mur de verre se dressait maintenant entre toutes ces choses et son moi. Il avait beau concentrer soigneusement son esprit sur le monde extérieur, il en restait séparé par un écran dont l’opacité se faisait imperceptiblement plus épaisse.

Et, à d’autres niveaux, des cloisons se mettaient en place.

Sa femme rentra à 6 heures, fatiguée de sa journée de travail, irritée de trouver Faulkner dans une semi-hébétude, avec la véranda encombrée de verres sales.

— Eh bien, mets de l’ordre ! cria-t-elle quand il quitta son siège pour le lui abandonner et s’apprêta à monter au premier étage. Tu ne vas pas laisser cet endroit dans un état pareil, qu’est-ce qui te prend ? Allez, fais un peu la fonction !

Faulkner réunit une poignée de verres et les emporta dans la cuisine en marmonnant. Quand il voulut en sortir, Julia était devant la porte, lui bloquant le passage. Elle avait quelque chose en tête. Tout en sirotant son Martini, elle se mit à lui parler de l’école comme si elle lançait des coups de sonde. Il supposa qu’elle avait dû y téléphoner sous un prétexte quelconque et voir ses soupçons renforcés après avoir fait allusion à lui en passant.

— Il y a dans cet établissement une totale absence de liaison, déclara Faulkner. On s’absente deux jours, et plus personne ne se rappelle que vous y travaillez.

À la suite d’un effort de concentration massif, il avait réussi à éviter de regarder sa femme en face depuis son arrivée. En fait ils n’avaient pas échangé un coup d’œil direct depuis des semaines. Il se demandait avec espoir si, à la longue, elle n’en aurait pas assez.

Le dîner fut un lent supplice. Les odeurs de rôti dans l’autocuiseur avaient imprégné la maison tout l’après-midi. Incapable d’avaler plus de quelques bouchées, il n’avait rien sur quoi fixer son attention. Par chance Julia avait un solide appétit, et il pouvait regarder le haut de sa tête quand elle mangeait et détourner les yeux quand elle levait les siens.

Après le dîner, heureusement, il y eut la télévision. Le crépuscule avait effacé les autres maisons du Village, et ils étaient assis dans l’obscurité face au récepteur, Julia pestant contre les programmes.

— Pourquoi regarder ces imbécillités chaque soir ? demanda-t-elle. C’est une totale perte de temps.

Faulkner eut un geste désinvolte :

— C’est un document social intéressant. (Calé en arrière dans son fauteuil, les mains apparemment derrière la nuque, il pouvait à volonté se boucher les oreilles des doigts pour annuler les sons du programme.) Il ne faut pas faire attention à ce qu’ils disent, continua-t-il. Ainsi les choses ont plus de sens.

Il observa les personnages qui remuaient la bouche silencieusement comme des poissons atteints de démence. Les gros plans dans les mélos étaient particulièrement hilarants, et plus tragique était la situation, plus burlesque l’effet obtenu.

Une tape sèche s’abattit sur son genou. Il leva la tête et vit sa femme penchée au-dessus de lui, les sourcils froncés, la bouche s’agitant furieusement. Les doigts toujours pressés contre les tympans, il examina son visage avec détachement, se demandant un instant s’il allait parachever le processus et l’éliminer de la scène, comme il l’avait fait pour le reste du monde au cours de la journée. Quand il ferait ça, il ne se préoccuperait pas d’avoir une sonnerie pour se réveiller.

Il l’entendit qui mugissait :

— Harry !

Il se redressa avec un sursaut, assourdi par le tapage de la télévision qui couvrait presque la voix de sa femme.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Je dormais.

— Tu veux dire que tu étais en transe ! Pour l’amour du ciel, réponds quand je te parle. Je te disais que j’ai vu Harriet Tizzard cet après-midi (Faulkner grommela et sa femme fit un geste menaçant.) Je sais que tu ne peux pas supporter les Tizzard mais j’ai décidé que nous devrions les voir plus souvent…

Pendant qu’elle continuait de jacasser, Faulkner se radossa confortablement ; puis, quand elle eut regagné son fauteuil, il remit ses mains derrière sa nuque, émit quelques grognements approbatifs et finit par se reboucher les oreilles, annihilant ainsi la voix de sa femme. Alors il continua de regarder tranquillement l’écran silencieux.

Vers 10 heures le lendemain matin il était à nouveau sur la véranda, le poignet relié au réveil. Durant l’heure suivante il contempla les formes désincarnées qui flottaient autour de lui, l’esprit libéré de ses anxiétés. Quand le réveil se déclencha à 11 heures, il se sentait délassé et relaxé, et il fut capable pour quelques instants d’observer les maisons du voisinage avec la curiosité visuelle que les architectes avaient voulu susciter. Toutefois, les choses ne tardèrent pas à sécréter leur habituel poison, à crouler sous le poids des associations au contexte crispant, et au bout de dix minutes il consultait sa montre avec agitation.

Quand la voiture de Louise Penzil s’engagea dans l’allée, il débrancha le réveil et se rendit posément dans le jardin, la tête baissée pour éviter de voir le plus grand nombre de maisons possible. Il flâna autour de la pergola, affectant comme à son habitude de replacer les poutrelles dérangées par la croissance des roses. Soudain la tête de Harvey McPherson apparut au-dessus de la clôture de séparation avec le jardin mitoyen.

— Harvey, tu es encore ici ? Tu ne vas toujours pas en classe ?

— Eh bien, j’applique une méthode de relaxation conseillée par ma mère, expliqua Harvey. Je trouve que l’ambiance de compétition de l’école est…

— Moi aussi j’essaie de me relaxer, coupa Faulkner. Restons-en là. Tu ne peux pas aller ailleurs ?

Sans se démonter, Harvey insista :

— Mr. Faulkner, j’ai une sorte de problème métaphysique qui me tourmente. Vous pourriez peut-être m’aider. On dit que la seule valeur absolue dans l’espace-temps est la vitesse de la lumière. Mais pour estimer cette vitesse on est obligé de prendre comme facteur le temps, qui est subjectivement variable… alors qu’est-ce qui reste ?

— Les femmes, répondit Faulkner.

Il orienta son regard en direction de la maison des Penzil, puis tourna le dos à Harvey avec un air maussade.

Harvey fronça le front et se passa la main dans les cheveux :

— Qu’est-ce que vous disiez ?

— Les femmes, répéta Faulkner. Tu sais bien, le sexe faible, le repos du guerrier…

— Oh ! je vous en prie, fit Harvey.

Il reprit le chemin de sa maison en marmonnant et en secouant la tête.

Voilà qui va te fermer le bec, pensa Faulkner. Il se mit à guetter la maison des Penzil à travers les poutrelles de la pergola, mais il aperçut soudain Harry Penzil, debout à la porte de sa véranda, qui l’observait d’un air renfrogné.

Faulkner se détourna précipitamment, en feignant de s’occuper de ses rosiers. Quand il eut regagné la maison d’une allure aussi dégagée que possible, il transpirait abondamment. Harry Penzil était tout à fait le genre d’homme capable d’escalader les clôtures pour venir le boxer à domicile.

Il se prépara un verre dans la cuisine et l’emporta jusqu’à la véranda où il s’assit, en attendant d’avoir surmonté son sentiment dé gêne pour brancher le réveil à nouveau.

L’oreille tendue pour surprendre les bruits qui auraient pu provenir de chez les Penzil, il perçut à nouveau le cliquetis métallique familier sur sa droite.

Il se pencha en avant et examina la cloison de la véranda. C’était une paroi de verre dépoli, entièrement opaque, supportant des poutres blanches auxquelles étaient fixées des plaques en polyéthylène imitant la tôle ondulée. De l’autre côté de la véranda s’élevait un treillage métallique de trois mètres de haut, garni de camélias, qui masquait les jardins adjacents.

En inspectant ce treillage soigneusement, Faulkner remarqua soudain les contours d’un objet noir et rectangulaire posé sur un trépied mince, à un mètre de la fenêtre ouverte de la véranda. Au centre de l’objet, le disque d’un petit œil de verre le fixait sans ciller à travers les lattes.

Un appareil photo ! Faulkner se leva d’un bond et le contempla bouche bée. Pendant des jours il avait cliqueté à son insu, en prenant de lui des instantanés. Dieu sait à quel point Harvey, pour s’amuser, avait ainsi surpris son intimité.

Bouillant de colère, Faulkner se pencha par la fenêtre et, après avoir écarté deux des lattes, s’empara de l’appareil photo. Au moment où il le saisissait, le trépied tomba avec un ferraillement et il entendit quelqu’un se lever précipitamment d’un siège sur la véranda des McPherson.

Faulkner ramena à lui l’appareil photo, en arrachant le fil servant au déclenchement à distance. Il ouvrit le boîtier, retira le film qui se trouvait à l’intérieur, puis jeta l’appareil à terre en l’écrasant du talon. Il rassembla ensuite les morceaux et, de la fenêtre, les lança par-dessus la clôture en direction du jardin des McPherson.

Comme il revenait finir son verre, le téléphone sonna.

— Oui, qu’est-ce que c’est ? dit-il d’une voix sèche en décrochant.

— C’est toi, Harry ? Ici Julia.

— Qui ? demanda Faulkner sans réfléchir. Ah ! oui. Eh bien, qu’est-ce qui se passe ?

— De drôles de choses, apparemment. (La voix de sa femme s’était durcie.) Je viens d’avoir une longue conversation avec le professeur Harman ; il m’a dit que tu avais donné ta démission il y a deux mois. Harry, à quoi joues-tu ? Je n’en reviens pas.

— Je n’en reviens pas non plus, rétorqua Faulkner d’un ton enjoué. C’est la meilleure nouvelle que j’aie reçue depuis des années. Merci de me l’avoir confirmée.

— Harry ! (Elle criait maintenant.) Reprends tes esprits ! Si tu t’imagines que je vais t’entretenir, tu te fais des illusions. Le professeur Harman a dit…

— C’est un idiot ! interrompit Faulkner. Tu ne te rends donc pas compte qu’il a cherché à me rendre fou ?

La voix de Julia s’éleva jusqu’à des glapissements hystériques et il tint le récepteur éloigné de son oreille, avant de le replacer doucement sur son support. Puis, au bout d’un instant, il le décrocha de nouveau et le posa sur la pile des annuaires.

Dehors le matin de printemps était suspendu sur le Village comme un rideau de silence. Par endroits le feuillage d’un arbre frémissait dans l’air chaud ou une fenêtre qui s’ouvrait renvoyait un reflet de soleil, mais tout le reste était immobile et calme.

Assis sur la véranda, sans se soucier d’utiliser le système de réveil dont les éléments traînaient à ses pieds, Faulkner s’enfonça de plus en plus profondément dans sa rêverie intime, dans le monde désagrégé qui était en suspens autour de lui, réduit à des formes et des couleurs. Les maisons d’en face avaient disparu, remplacées par de longues bandes rectangulaires blanches, le jardin était une rampe verte au bas de laquelle planait l’ellipse d’argent du bassin. La véranda était un cube transparent où il flottait comme une image dans un océan d’idéation. Il avait annihilé non seulement le monde qui l’entourait mais même son propre corps, et son tronc et ses membres semblaient une extension de son esprit, formes immatérielles dont les dimensions physiques pesaient sur sa pensée comme la perception onirique de son identité.

Des heures plus tard, tandis qu’il gravitait lentement à l’intérieur de sa rêverie, il fut conscient d’une intrusion subite dans son champ de vision. En accommodant son regard, il vit avec surprise la silhouette vêtue de sombre de sa femme debout devant lui, proférant des paroles de colère et brandissant son sac.

Pendant quelques minutes Faulkner examina l’entité discontinue qu’elle constituait, les proportions de ses jambes et de ses bras, les méplats de son visage. Puis, sans bouger, il commença à la désintégrer mentalement, en l’effaçant littéralement membre par membre. D’abord il oublia ses mains qui s’agitaient comme des oiseaux frénétiques, puis ses bras et ses épaules, en éliminant de sa mémoire tout souvenir de leur énergie et de leur mouvement. Et enfin il oublia son visage qui s’approchait du sien, la bouche tiraillée en tous sens, et ce ne fut plus qu’une masse vague d’un gris rosâtre, déformée par des arêtes et des stries, fendue d’ouvertures qui s’ouvraient et se refermaient comme des évents.

En se détournant pour considérer à nouveau le silencieux paysage de rêve, il gardait la notion de sa présence gesticulante derrière lui. Et cette présence lui paraissait grotesque et difforme, pareille à un amas anguleux et importun.

Enfin il se produisit entre eux un bref contact physique. Il fit un geste pour la repousser mais sentit qu’elle s’accrochait à son bras comme un chien. Il se secoua pour se libérer mais elle se cramponnait à lui, tout en se démenant furieusement.

Le rythme saccadé de ses mouvements était brutal et gauche. D’abord il tenta de les ignorer, puis il se mit à lui résister et entreprit d’aplanir les contours qu’elle offrait, en façonnant sa forme anguleuse de façon à la rendre plus douce et plus ronde.

Tandis qu’il se livrait à ce travail, en la malaxant comme un sculpteur qui modèle de l’argile, son oreille perçut une série de craquements que dominait un cri persistant mais à peine audible. Quand il eut fini, il la laissa tomber sur le plancher, comme un bloc élastique et spongieux qui glapissait faiblement.

Faulkner retourna à sa rêverie, réassimilant sans peine le paysage inaltéré. Son algarade avec sa femme lui avait remis en mémoire le seul embarras qui subsistait : son corps. Bien qu’il eût oublié l’identité de celui-ci, il n’en continuait pas moins de se faire sentir, pesant et chaud, vaguement inconfortable, comme un lit mal fait qui vous empêche de vous endormir. Ce vers quoi il tendait, c’était le domaine de l’idée pure, la sensation de l’être psychique que rien ne vient troubler et qui se situe au-delà de tous les intermédiaires physiques. C’était par ce seul moyen qu’il pourrait échapper à la nausée que lui inspirait le monde extérieur.

Quelque part dans son esprit une idée se forma. Il se leva de son fauteuil et traversa la véranda, inconscient des mouvements matériels que cette action impliquait, mais se propulsant vers l’extrémité du jardin.

Dissimulé par la pergola, il se tint cinq minutes au bord du bassin, puis il entra dans l’eau. Ses jambes de pantalon ondoyèrent autour de ses genoux, et il s’avança lentement. Quand il fut au centre du bassin, il s’assit en écartant les plantes aquatiques et s’allongea dans l’eau peu profonde.

Lentement il sentit la masse compacte de son corps se dissocier, sa température devenir plus froide et moins oppressante. En regardant à travers la surface de l’eau, à quinze centimètres au-dessus de son visage, il voyait le disque bleu du ciel, vierge et sans nuage, se dilater pour embrasser toute l’étendue de sa conscience. Enfin il avait trouvé la toile de fond parfaite, le seul champ d’idéation possible, le continuum absolu de l’existence, non contaminé par les excroissances matérielles. Sans cesser d’observer le ciel, il attendit que le monde se dissolve et le libère.

Extrait de : Alain, Dorémieux. « Après-demain, la terre. » Casterman, 2017-04-20T07:23:12+00:00. iBooks.
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